8.
Le ravin
Samhain, 1975
La nuit dernière, mes deux années d’apprentissage au sein d’Amyranth ont pris fin. Quand je repense à ce que j’étais il y a cinq ans, j’ai l’impression qu’il s’agit d’une autre personne. Ma vie d’aujourd’hui est tellement plus intense, plus palpitante !
Nous sommes maintenant au nord de l’Écosse, au cœur même de ses paysages désolés. Je sens au plus profond de mon être la magye ancestrale qui hante ces lieux.
Quand j’ai rejoint Amyranth, je ne savais pas précisément ce qu’était la vague noire. Depuis, par trois fois, ils l’ont utilisée sans m’autoriser à participer au rituel ni même à en connaître les détails.
Tout a changé hier soir.
Nous avons pris un coven du clan des Wyndenkell, le coven le plus vieux que l’on connaisse : sa fondation remonte à quatre cent cinquante ans au moins. Pour une Américaine comme moi, c’est incroyable. Chez nous, les covens ont tout au plus un siècle.
Je n’ai pas le droit de décrire ce qui s’est passé, ni le rituel qui nous a permis d’appeler la vague. Mais je dirai quand même que, de toute ma vie, je n’avais jamais rien vu d’aussi terrifiant, d’aussi excitant. Cette vague rageuse, d’une couleur hésitant entre le violet et le noir, a balayé ces sorciers de ses bourrasques glacées, leur enlevant leur âme et leur pouvoir dans un même mouvement… Comme frappée par la foudre, j’ai senti leur énergie se déverser en moi. À présent, leur savoir et leur magye nous appartiennent. Comme il se doit.
Je me sens différente. Me voilà fille d’Amyranth, et ce simple fait redonne un sens à ma vie.
S.B.
* * *
— En voilà une belle voiture, a déclaré Hunter en caressant les fauteuils en cuir de Breezy. Mécanique allemande, pas trop gourmande.
Était-ce une pique contre Das Boot ? Ce n’était pas la faute de ma voiture si elle datait de l’ère « tout pétrole ». J’aurais voulu jeter un regard noir à Hunter, mais j’étais incapable de lui en vouloir. Il faisait bien trop beau en ce vendredi matin – le ciel était bleu et la température flirtait avec les dix degrés. C’était un vrai bonheur après l’hiver infernal que nous avions subi.
— Oui, je l’adore, a répondu Bree.
Elle a négocié l’accès à la rampe d’autoroute en douceur et nous avons suivi la direction de Greenport, un petit village touristique célèbre pour ses restaurants et ses boutiques d’artisanat. Assis près d’elle, Robbie faisait le copilote. J’étais à l’arrière avec Hunter. Quand Bree m’avait proposé cette virée, j’avais pris mon courage à deux mains pour l’inviter. Ce n’était pas vraiment un rendez-vous en amoureux, cependant il m’avait semblé normal qu’il m’accompagne. À dire vrai, j’avais de plus en plus l’impression que nous étions un couple.
— Tu as parlé au Conseil de ce que nous avons vu dans ta lueg ? lui ai-je demandé à voix basse.
— Oui. J’ai averti Kennet Muir, mon tuteur. Il m’a promis qu’ils mèneraient l’enquête et m’a conseillé de ne plus chercher à voir mes parents dans la pierre… Parce que la vague noire risquerait de les localiser grâce à moi. Il a raison, pourtant…
J’imaginais sans mal ce qu’il devait ressentir. J’avais éprouvé la même frustration lorsque je cherchais encore l’identité de mes vrais parents. Pour Hunter, découvrir que son père et sa mère étaient morts serait presque préférable à l’incertitude.
Quand j’ai posé ma main sur la sienne, il a pivoté vers moi et son regard m’a fait fondre. Nous étions sur la même longueur d’onde.
— Je sais, a-t-il murmuré.
Par ces mots, il me signifiait qu’il partageait mes sentiments. Mon cœur est soudain devenu léger : la journée s’annonçait plus belle encore.
Robbie s’est penché entre les sièges pour nous tendre un sachet.
— Chips ?
Même s’il n’était que dix heures trente du matin, j’en ai pris une poignée que j’ai croquée avec délice. Hunter a refusé poliment en arborant une expression hautaine des plus anglaise qui m’a fait rire.
— Et moi, je peux en avoir ? a gémi Bree.
Robbie lui a placé une chips entre les lèvres en la couvant d’un regard d’admiration et de convoitise mêlées.
Tandis que Hunter me regardait manger d’un air réprobateur, j’essayais de ne pas repenser à nos baisers sur le sol de ma chambre.
— C’est incroyable, ce changement de temps, a lancé Bree.
— Vous pouvez me remercier, ai-je rétorqué.
Robbie et Hunter se sont tournés vers moi, l’air inquiet.
— Tu n’as pas fait ça ? a demandé le premier.
— Dis-moi que ce n’est pas vrai, a fait le second.
— Peut-être que si, peut-être que non, ai-je minaudé.
— Tu n’as donc rien appris au cours de ces dernières semaines ? a continué Hunter, visiblement contrarié. On ne rigole pas avec la magye tempestaire. Tu n’imagines pas les conséquences…
J’ai croisé le regard de Bree dans le rétroviseur. Un sourire s’est dessiné sur ses lèvres : elle seule avait deviné que je plaisantais. Quel plaisir de repartir en vadrouille avec elle ! Elle m’avait vraiment manqué, au cours des trois derniers mois.
— Tu ne comprends pas que le Conseil… a poursuivi Hunter, de plus en plus tendu.
— Du calme, Hunter, l’ai-je coupé. C’était une blague. Je ne sais même pas me servir de la magye tempestaire.
— Quoi ?
— Tu m’as très bien entendue : même si je le voulais, je ne saurais pas comment m’y prendre ! Et rassure-toi, j’ai retenu la leçon sur les mauvais usages de la Wïcca. Promis, monsieur, on ne m’y reprendra pas.
Hunter a détourné la tête pour me dissimuler son sourire. J’étais fière de moi !
— Au fait, a-t-il lancé quelques minutes plus tard, j’ai inspecté la maison de Selene et je n’ai rien trouvé qui aurait pu provoquer la lueur que tu as vue.
— Quelle lueur ? s’est enquis Robbie.
— En passant devant chez Cal, j’ai vu une bougie allumée derrière une fenêtre, lui ai-je expliqué.
Robbie a semblé à la fois étonné et effrayé par cette nouvelle.
— Tu n’as pas vu d’empreintes de pas ni rien ? ai-je demandé à Hunter.
— Non, que de la poussière intacte et aucune trace de magye. Et, une fois encore, je n’ai même pas réussi à localiser l’entrée de sa bibliothèque secrète. Selene est incroyablement puissante.
Et moi, parviendrais-je encore à en ouvrir la porte ? J’y avais pénétré une fois, par hasard, et j’y avais découvert le Livre des Ombres de ma mère. Le Grand Conseil souhaitait certainement examiner les lieux, cependant, je me sentais incapable de l’y aider. Je voulais bien assister Hunter dans sa mission, mais pas comme ça. Hors de question que je remette les pieds dans cette maison. C’était au-dessus de mes forces.
— Bree, il faut que tu prennes la prochaine sortie, a indiqué Robbie.
Repenser à Cal m’a rappelé le cercle de la veille, avec Sky et Alyce. Si je savais que je devais en apprendre davantage sur mon héritage, sur mes parents biologiques, j’ignorais par où commencer. Ils étaient morts depuis plus de quinze ans et ils ne connaissaient personne, n’avaient aucun proche, du moins aux États-Unis.
Un jour ou l’autre, il faudrait que je trouve un moyen d’élucider leur mort.
J’étais tellement perdue dans mes pensées que les kilomètres ont défilé sans que je m’en rende compte. Lorsque nous sommes arrivés à Greenport, Robbie a déclaré qu’il avait une faim de loup.
* * *
La journée a été idyllique. Nous nous sommes baladés, nous avons fait du shopping, goûté plein de spécialités locales, et nous avons bien rigolé. J’ai déniché un très beau collier en perles de verre que je pensais offrir à Bree pour Noël. Après tout, il fallait bien qu’une de nous deux fasse le premier pas pour que notre amitié renaisse complètement.
En fin d’après-midi, en rentrant chez moi, j’ai eu la bonne surprise d’apprendre que ma tante Eileen et Paula, sa petite amie, restaient à dîner. Elles nous ont annoncé qu’elles commençaient à s’habituer à leur nouvelle maison, maintenant que les voyous qui les avaient agressées avaient été arrêtés.
Après le repas, j’ai salué tout le monde pour rejoindre les autres chez Sky et Hunter. Exceptionnellement, notre coven se réunissait le vendredi au lieu du samedi, car plusieurs membres avaient des obligations familiales programmées pour le week-end.
La nuit était aussi belle que le jour l’avait été. Je profitais du ciel dégagé pour contempler les étoiles à travers le pare-brise.
— Morgan !
Mon sang s’est figé dans mes veines. J’ai freiné brutalement et ma voiture a fait une embardée sur la droite. J’ai regardé partout, à côté de moi et sur la banquette arrière. Bien sûr, il n’y avait personne. Cette voix… Je me suis dépêchée de verrouiller toutes les portes, puis j’ai inspecté les environs.
C’était la voix de Cal. Pourtant, je ne décelais nulle part sa présence. Il m’avait appelée par télépathie, comme tant de fois par le passé. Où était-il ? Il me cherchait, je le sentais. Mon cœur martelait ma poitrine et mes mains tremblaient comme des feuilles sur le volant. Cal ! Oh ! par la Déesse. Que me veux-tu ? ai-je gémi.
J’ai tout de suite pensé à Hunter. Lui saurait quoi faire.
J’ai pris le temps de me calmer avant de redémarrer. J’ai déployé une nouvelle fois mes sens, en vain : je n’ai perçu ni sa présence, ni sa voix, ni sa magye.
Cal. Le pincement qui me tiraillait le cœur m’horrifiait et me mettait en colère. En entendant sa voix, pendant une seconde, je m’étais réjouie. Mais tu es vraiment bête ! me suis-je réprimandée. Espèce d’idiote !
Sur le qui-vive, je me suis garée devant la petite maison de Sky et de Hunter. Toujours pas de Cal à l’horizon. J’ai couru jusqu’à l’allée qui menait à la porte d’entrée.
En chemin, j’ai entendu des voix et des rires qui venaient de l’arrière. J’ai donc changé de cap et coupé à travers le gazon recouvert de neige. J’allais emprunter l’escalier en bois qui enjambait le ravin et remontait jusqu’à la terrasse à l’arrière de la maison. Hunter, ai-je pensé, j’ai besoin de toi. J’avais eu tort de ne pas lui parler tout de suite de la bougie chez Cal. Je ne devais pas répéter la même erreur.
J’essayais de grimper les marches sans regarder en contrebas, là où le ravin se perdait dans les ténèbres. La voix de Bree et le rire de Jenna me parvenaient déjà. Dans l’air flottait le parfum épicé et apaisant du trèfle mêlé à la cannelle et à la pomme.
— Hé, Morganita ! a lancé Robbie, accoudé à la balustrade en haut de l’escalier.
— Tu sais où est Hunter ? lui ai-je demandé.
— Je suis là, a répondu ce dernier en sortant de la maison.
Je lui ai envoyé un message télépathique : Il faut que je te parle. J’ai peur.
Les sourcils froncés, il est venu à ma rencontre. De mon côté, j’ai hâté le pas, déjà réconfortée de le savoir si proche.
L’escalier en bois, long et branlant, comportait deux paliers avant d’arriver à la petite terrasse. Hunter m’avait presque rejointe lorsque nos regards se sont croisés : l’escalier tanguait d’une façon inquiétante. Comme au ralenti, Hunter m’a tendu la main, mais je n’ai rien pu faire car les marches se sont dérobées sous moi dans un grand craquement. Je me suis vue tomber dans les ténèbres, loin de la lumière et de mes amis.
* * *
J’ai repris connaissance un instant plus tard, cernée par des morceaux de bois. De la poussière me chatouillait les narines et j’avais mal partout.
— Morgan ! Hunter !
Je ne savais pas qui nous appelait d’en haut, cependant, j’ai perçu la présence de Hunter non loin de moi. Il tentait de s’asseoir sous l’un des pilotis de la terrasse.
— Je suis là ! a-t-il répondu d’une voix rauque. Morgan ?
— Ici, ai-je lancé sans grande conviction.
Mes côtes me lançaient terriblement, comme si mes poumons avaient été écrasés. J’ai levé la tête vers la terrasse. J’avais dû rouler tout en bas du ravin, car je ne la discernais plus.
— Ne bouge pas, m’a ordonné Hunter d’un peu plus haut. J’arrive.
Lorsqu’il m’a rejointe, j’ai constaté avec soulagement qu’il n’avait rien. Lui aussi semblait rassuré de me voir saine et sauve. Ensuite, Robbie, Matt et Bree, qui nous éclairaient à l’aide de torches électriques, nous ont envoyé une corde. Hunter a attrapé l’extrémité, et nous sommes remontés tant bien que mal. Une fois en haut, je me suis assise au bord du ravin, tremblant de tous mes membres. Si la terrasse tenait toujours à la maison, l’escalier avait été réduit en miettes. Les autres membres de Kithic nous attendaient à l’intérieur. Apparemment, seuls Hunter et moi étions tombés dans le ravin.
— Vous allez bien ? s’est inquiétée Bree.
— Oui, l’ai-je rassurée. Plus de peur que de mal. J’ai dû atterrir sur un truc mou.
— C’était moi, le truc mou, a précisé Hunter en souriant. Mais je survivrai… Je n’ai que des bleus et des bosses.
Il a porté la main à ses côtes en grimaçant.
Sky m’a prise par la taille et m’a accompagnée jusqu’à la porte de devant. Nous sommes entrées et je me suis effondrée dans le canapé, encore sous le choc.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? a demandé Matt. Le bois était pourri ou quoi ?
— Quelle vision horrible, de vous voir tomber comme ça ! a déclaré Bree.
Tout le monde ne parlait que de l’incident. Sky est ressortie de la pièce et Jenna s’est dirigée vers moi, une tasse fumante à la main.
— Tiens, je t’ai préparé une infusion de kava.
Je l’ai remerciée, puis j’ai avalé doucement le breuvage, espérant qu’il ferait bientôt effet. Quelle soirée ! ai-je pensé. D’abord la voix de Cal, et maintenant ça !
Sky est revenue quelques minutes plus tard, portant un petit panier garni de remèdes. Elle a soigné mes différentes contusions et coupures.
— Hunter est en train d’examiner l’escalier. Tiens, avale ça, c’est de l’arnica. Pour éviter les bleus.
Les petites billes blanches se dissolvaient encore sous ma langue lorsque Hunter est entré dans la pièce en claudiquant. Son visage était griffé, son pull déchiré d’un côté et taché de sang.
— On a scié la base de l’escalier, a-t-il annoncé en jetant la corde au sol.
— Quoi !? s’est exclamé Robbie.
Lui, Bree et Jenna se tenaient près de moi et de Sky. Matt, Raven, Sharon et Ethan étaient restés près de la porte de derrière et contemplaient l’ampleur des dégâts. Thalia, Alisa et Simon n’étaient pas encore arrivés.
J’ai dévisagé Hunter tandis que l’écho de la voix de Cal résonnait à mes oreilles.
— On l’a vraiment scié ou bien on a jeté un sort pour qu’il s’effondre ? ai-je demandé.
— Il y a des marques de scie, nous a expliqué Hunter en prenant la tasse que Jenna lui tendait. Je n’ai senti aucune magye. Mais je regarderai ça de plus près demain matin.
Il s’est tourné vers moi, l’air de dire : il faut qu’on parle. Par deux fois, nous avions failli mourir alors que nous étions ensemble. Il ne pouvait s’agir d’une coïncidence.
— On devrait peut-être appeler la police, a suggéré Jenna.
— Non, a répliqué Hunter. Ils nous prendraient pour des marginaux persécutés par leurs voisins. Je préférerais qu’on laisse les autorités en dehors de ça.
— Bon, a coupé Sky lorsque les retardataires sont arrivés. Ce soir, c’est moi qui dirige le cercle. Nous allons commencer dans un instant. Vous voulez bien me suivre dans l’autre pièce pendant que Morgan et Hunter finissent leur tisane ?
Robbie m’a jeté un regard inquiet avant de rejoindre les autres dans la pièce du fond. Une fois seuls, Hunter et moi sommes restés silencieux un moment.
— A priori, ces deux accidents n’ont rien de magyque, a-t-il fini par déclarer. Pourtant, comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas d’ennemis parmi les non-sorciers.
— Et parmi les anciens sorciers ? ai-je demandé en pensant à ceux qu’il avait privés de leur pouvoir.
— Pas bête. Sauf que je sais exactement où se trouvent les sorciers à qui j’ai eu affaire, et il n’y en a aucun dans les environs… Je vais me changer, a-t-il conclu en posant sa tasse sur la table basse.
Il s’est levé en grimaçant. Sans y penser, je l’ai suivi dans la salle d’eau du rez-de-chaussée. Pendant qu’il farfouillait dans l’armoire à pharmacie, je me suis assise sur le rebord de la petite baignoire.
— J’ai quelque chose à te dire, ai-je murmuré.
— Pas une bonne nouvelle, à voir ta tête, a-t-il raillé en enlevant délicatement son pull et son tee-shirt.
J’ai dû prendre sur moi pour ne pas admirer la peau lisse et pâle de son torse.
Lorsque j’ai relevé la tête, son regard étincelant a croisé le mien. Sans un mot, il m’a tendu un gant de toilette humide et a soulevé le bras. Des entailles saignaient sur son flanc.
Un peu déstabilisée, je me suis levée pour nettoyer le sang et la terre. Des picotements naissaient dans mes doigts au contact de sa peau douce. Il s’est tourné et j’ai vu que son dos aussi portait quelques griffures. Des taches de son couvraient ses épaules.
— Tu as la marque des Woodbane ? L’athamé rouge ? lui ai-je demandé, me souvenant qu’il était à moitié Woodbane.
— Oui. Et toi ?
— Moi aussi, ai-je murmuré en posant le gant de toilette dans le lavabo pour prendre la lotion antiseptique.
— Tu me montres le tien et je te montre le mien ? a-t-il déclaré avec un sourire de loup.
Ma tache de naissance se trouvait sur mes côtes, sous mon bras gauche. Comme la sienne n’était pas sur son torse, j’en ai déduit qu’elle se trouvait quelque part sous son jean. J’ai préféré éviter d’y penser.
— Tu veux savoir où est ma marque ? a-t-il insisté, l’air espiègle.
J’ai piqué un fard. Il s’est penché vers moi, a passé sa main dans mes cheveux avant de me caresser la joue. Je me suis remémoré notre étreinte, dans ma chambre, et là j’ai perdu le peu de lucidité qui me restait.
— Je préfère ne pas savoir, ai-je répondu sans grande conviction.
— Moi, je veux voir la tienne, a-t-il soufflé, sa bouche presque collée à la mienne.
À l’idée qu’il pouvait à tout instant glisser ses mains sous mon tee-shirt et explorer mon corps, j’ai cru que mes jambes allaient se dérober sous moi.
— Euh… ai-je balbutié en me retenant d’arracher moi-même mes vêtements.
Concentre-toi, Morgan, concentre-toi ! me suis-je rabrouée.
— Cal m’a appelée tout à l’heure.
— QUOI ? a-t-il rugi en s’écartant soudain.
— Pendant que je conduisais pour venir chez toi. Il m’a envoyé un message télépathique.
— Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu aussitôt ?
Je me suis contentée de le regarder et il a compris que je m’apprêtais à lui en parler lorsque l’escalier s’était effondré sous nos pieds.
— Oh, pardon. Je suis bête. Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? Tu sais où il se cache ? Raconte.
Le Traqueur en lui avait repris le dessus. Son expression avait retrouvé son sérieux habituel.
— Ce sera bref. Il a juste prononcé mon nom. C’est tout. J’étais morte de peur. Quand j’ai déployé mes sens, je n’ai rien trouvé.
— Tu sais où il se cache ? a-t-il répété en me saisissant par les épaules. Dis-moi la vérité !
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Je t’ai déjà dit que non ! Et c’est la vérité.
Je n’en revenais pas. Comment pouvait-il croire que je lui mentais alors que la situation était si grave ?
— Cal ! Ce salaud ! a-t-il pesté en me lâchant et en serrant les poings. Tu es sûre qu’il n’a rien dit d’autre ?
— Parfaitement sûre, ai-je affirmé en lui rendant son regard noir. Pourquoi tu m’interroges comme une criminelle ? Je n’ai rien fait de mal !
Au lieu de me répondre, il m’a lancé d’autres questions comme autant de gifles :
— T’es-tu sentie différente ? Est-ce que tu as eu un trou de mémoire ? Est-ce que quelque chose t’a paru étrange ?
— Je le saurais s’il m’avait ensorcelée, non ?
— Non, a-t-il répondu avec dédain. C’est un sorcier de bas étage, mais il en sait plus que toi.
Il a plongé ses yeux dans les miens, comme pour s’assurer que Cal ne m’avait pas jeté de sort, puis il s’est détourné. J’étais embarrassée et furieuse qu’il m’ait traitée ainsi. Il m’avait blessée. Et cela n’a rien arrangé quand il a insisté :
— Tu ne me caches rien, Morgan ? Tu ne ressens pas le besoin idiot de le protéger parce qu’il a une belle gueule et que tu l’aimes encore alors qu’il a essayé de te tuer ?
J’en suis restée bouche bée. J’allais le gifler quand j’ai soudain compris le cœur du problème : il était jaloux. Jaloux de mon passé avec Cal.
— Par la Déesse… a-t-il poursuivi. Si ce salaud est revenu, je vais le trouver.
Et ensuite, me suis-je demandé, tu le tueras ? Je n’arrivais pas à croire que Hunter, d’habitude si calme et réservé, soit devenu ce type hargneux, fou de rage. Je ne le reconnaissais plus. Quelque part, il m’effrayait.
— Vous avez bientôt fini ? a lancé Sky depuis la pièce d’à côté.
— Oui, ai-je répondu.
Je n’avais qu’une hâte : m’éloigner de Hunter.
* * *
— Ce rituel est l’un des plus utiles, a déclaré Sky près d’une demi-heure plus tard.
Les cercles de Sky me semblaient différents de tous ceux auxquels j’avais assisté. Quiconque dirigeait un cercle l’imprégnait de son aura, de son pouvoir et de sa personnalité tout entière. Cette variabilité des cercles me fascinait et, jusqu’à présent, j’appréciais le style de Sky.
— Il sert à dévier l’énergie négative. Cela ne vous sera d’aucune aide si l’on vous agresse ou si vous avez de gros problèmes. C’est davantage une aide au quotidien, qui vous permettra de vous débarrasser des mauvaises ondes. Votre énergie positive en sortira renforcée.
J’ai jeté un œil vers Hunter en me disant qu’à cet instant même il avait bien besoin d’ondes positives. Si sa colère semblait s’être apaisée, il continuait visiblement à broyer du noir.
— On peut utiliser presque n’importe quel support pour faire de la magye : l’encens, les plantes – qu’on appelle aussi des « simples » –, les huiles essentielles, les runes ou d’autres symboles, les cristaux et les pierres, les métaux et les bougies. Pour ce rituel, on va se servir des runes, a expliqué Sky en saisissant la petite bourse en velours rouge qu’elle portait à la ceinture. Asseyez-vous près de moi.
Elle a renversé sur le plancher le contenu de la bourse : des runes magnifiques gravées sur des pierres multicolores. J’avais acheté un jeu de runes en terre cuite chez Magye Pratique, mais il faisait pâle figure à côté du sien. Ensuite, Sky les a disposées en trois rangs, chaque rune à sa place selon le futhark, l’alphabet runique traditionnel. Nous connaissions tous leurs noms par cœur.
— D’abord, nous avons besoin d’Eolh, pour la protection, a-t-elle continué en isolant une rune. Quel est son autre nom ?
— Algiz, ai-je répondu sans même y penser.
— Exact. Puis il nous faut Wynn. Pour le bonheur et l’harmonie. On l’appelle aussi… ?
— Wunjo, a lancé Simon.
— Ou encore Uine, a ajouté Robbie.
Sky a hoché la tête. J’admirais la façon dont elle nous faisait participer en sollicitant le peu de connaissances que nous avions.
— Bien. Ensuite vient Sigel, pour le soleil, la vie et l’énergie, a-t-elle poursuivi en plaçant la rune près des autres de manière à former un triangle.
— Sowilo, a murmuré Thalia, fière de connaître un des autres noms.
— Ou Sugil, a précisé Bree.
— Vous êtes doués, dites donc, a commenté Sky en souriant. Et la dernière : Ur, pour la force.
— Aussi connue comme Uruz ou Uraz, a dit Raven en couvant Sky du regard.
Maintenant réunies, les quatre runes formaient un losange.
— Vous pouvez écrire ces runes sur un bout de papier, les graver sur un morceau d’ardoise, une pierre ou même une bougie, ou sur n’importe quel autre support. Mais pensez bien à les tracer dans cet ordre. Vous pouvez les placer dans votre chambre, dans votre voiture ou dans votre casier, au lycée. Ensuite, tapotez-les du bout du doigt et dites : « Eolh, Wynn, Sigel, Ur. Venez à moi, où que vous soyez. Guidez mes actes et mes paroles, accordez-moi votre sagesse. »
Elle s’est redressée avant de poursuivre :
— Pour augmenter leur pouvoir, vous pouvez faire ce geste.
Elle a dessiné trois cercles dans l’air au-dessus des runes, dans le sens des aiguilles d’une montre, paume vers le bas.
— C’est tout. Si cette magye-là n’a rien de spectaculaire, elle est très utile.
— Moi, je trouve ça très beau, a déclaré Alisa. Toute magye est belle.
— C’est faux, ai-je rétorqué sur un ton plus abrupt que je ne l’avais voulu.
Les regards étonnés des autres membres m’ont mise mal à l’aise. Cependant, Hunter et Sky ont hoché la tête. Eux me comprenaient. Tous les trois, nous avions vu la face obscure de la magye. Elle existait, là, tout autour de nous.
* * *
Après le cercle, je me suis dépêchée de partir. Quelle soirée… Entre l’appel de Cal, ma chute terrifiante et la réaction détestable de Hunter, j’étais toujours sous le choc, sans parler des douleurs que je ressentais dans tout le corps.
Cal. Était-il dans les environs ? Cette idée me terrifiait. Je ne pensais plus qu’à une chose : rentrer chez moi pour me coucher en serrant Dagda contre moi.
Soudain, alors que je pénétrais dans les sous-bois, mes phares ont éclairé une forme au loin sur la route. J’ai à peine eu le temps de me demander ce que c’était – un daim peut-être – avant de piler. Tandis que Das Boot s’arrêtait dans un horrible grincement de pneus, mon sang n’a fait qu’un tour.
— Oh ! ai-je murmuré.
Une silhouette se dirigeait vers moi, les mains en l’air.
Cal.